Jean Dauriach, historien bénévole et adhérent de notre comité, nous partage un de ses souvenirs d’enfant…
Le télégramme
C’est un tout petit bout de papier de la couleur jaune banale de l’administration des Postes. Un rectangle parfait de 20 centimètres de long par la moitié de haut dont la surface est destinée à recevoir le moins de mots possible.
L’annonce arrive de loin, de l’autre bout du pays ; d’un lieu où par dizaines de milliers des hommes sans bagages, le pas allègre, battent l’asphalte d’une route qui, cinq ans plus tôt, les mena vers un long calvaire.
L’écriture à la plume trempée dans l’encre violette, distincte et appliquée, laisse imaginer son auteur local, salué et croisé tous les jours presque à la même heure.
Jamais petit bout de papier ne fut si lourd. Non à porter, mais par son contenu.
Il est 10h10 ce matin du 10 mai 1945. La même heure à Mulhouse qu’à Villeneuve. Le préposé des Postes-Télégrammes-Téléphones ne prend pas la peine d’appuyer le buvard sur le pli qu’il cachète du tampon réglementaire. Il sort prestement du bureau et d’un pas enthousiaste descend la rue jusqu’au Cami Réal, l’air réjoui comme s’il tenait le bonheur au bout des doigts.
« À remettre en main propre », lui commande le règlement.
Il est à peine un peu plus de 10h10, ce matin du 10 mai 1945, à Villeneuve. Pas besoin de frapper : ici, la porte reste ouverte dès l’arrivée des beaux jours.
D’une main tremblante, Gaudérique saisit le papier sous le regard inquiet d’Henriette. Son geste lent et craintif déplie la missive.
Les mots sautent aux yeux. La stupéfaction rend muette les deux voix. La lecture se fait à l’unisson des cœurs si proches.
Sept mots à peine, un prénom et un nom. Séparés. Bien distincts. Chacun pesé. Tous justes : « Rentré en France. Bonne santé. Arrivée imminente. Dauriach Henri. »
Sept mots en trois phrases concises à minima pour annoncer la fin de cinq interminables années d’inquiétudes, d’espoirs déçus et de souffrances partagées.
Sept mots, un prénom et un nom pour annoncer que le kriegsgefangen 13 489 du stalag VII A, Moosburg, kommando 1952 à Pfarrkirchen, Haute-Bavière, redevient Henri Dauriach, fils aîné de Gaudérique et d’Henriette .
Ce jour, l’agent de liaison du 65ème bataillon de chasseurs alpins fait prisonnier au combat de Nesle le 8 juin 1940, a foulé le sol français au pont de Kehl à Strasbourg et se trouve en transit à Mulhouse, en terre de liberté.
Dans le foyer villeneuvois où la longue absence des deux fils pèse lourd, un éclair de joie illumine la maison toute entière.
Le télégramme passe et repasse d’une main à l’autre, lu et relu en même temps par deux paires d’yeux ébahis que l’émotion embue. Jusqu’à ce qu’une, puis des larmes perlent sur les doigts encore crispés sur le papier, pour devenir de longs sanglots de peine.
Il vient soudain en rappeler un autre. Plus long. Plus pesant encore. Bien différent. Transmis officiellement le 6 mai 1944, peu après 19h20 à Gaudérique et Henriette par le maire de Villeneuve .
« Secrétaire d’État à la Marine au maire de Villeneuve la Rivière n° 2716.
Prévenir avec ménagement famille de l’Enseigne de vaisseau de 1ère classe Adrien Dauriach que cet officier est disparu en mer sur l’aviso Tahure en Indochine le 29 avril 1944 .Stop. Présenter vives sympathies. »
Quarante sept mots écrasants de peine, connus par cœur ,couchés sur une feuille de papier granuleux beige maintes fois caressée par des doigts pieux comme on le fait sur l’épitaphe d’ une pierre tombale.
***
L’annonce du retour du fils aîné a – t-elle pu consoler de celle de la disparation du cadet ?
Je ne le saurai jamais.
Mais restent, précieux témoins devenus trésors familiaux, ces deux télégrammes qui n’ont jamais cessé de faire couler des larmes à mes grands-parents.
Jean Dauriach
